• jeanaubin2

Agriculture et engrais russes… Et le bio ?...

Dernière mise à jour : 10 juil.

L’agriculture mondiale est extrêmement dépendante des engrais russes. 40% des exportations mondiales d’engrais azotés, synthétisés à partir du gaz naturel, proviennent de Russie. Avec les tensions sur le gaz depuis l’été dernier, et maintenant la guerre en Ukraine et la politique de sanctions, les cours de ces engrais essentiels pour l’agriculture conventionnelle ont été multipliés par près de quatre. L’approvisionnement lui-même est compromis et fait peser de sérieuses menaces sur la suffisance alimentaire mondiale. La situation sur les engrais phosphatés et potassiques est analogue.

Une telle dépendance doit interpeller les acteurs de l’agriculture conventionnelle, qui se révèle ainsi très vulnérable. Mais cela interroge aussi ceux de l’agriculture bio, sur les capacités à proposer une alternative généralisable crédible pour nourrir la population.


Fils d’agriculteur, j’ai commencé à m’intéresser à l’agriculture bio voici cinquante ans. En 1972, j’ai en effet réalisé que l’agriculture qu’on n’appelait pas encore conventionnelle s’était engagée dans une impasse. D’abord par sa dépendance aux intrants, notamment le gaz et le pétrole, ainsi que les engrais et produits phytosanitaires qu’ils permettent de synthétiser ; ensuite, en négligeant de préserver et d’améliorer la fertilité à long terme des sols, que la chimie était censée remplacer ; enfin, pour ses impacts environnementaux. Cette réflexion m’a amené à me former afin de reprendre, en bio, la ferme familiale en 1980. Il m’a fallu ensuite de longues années pour accepter de regarder en face une réalité dérangeante : le bio n’est aujourd'hui pas en mesure de prendre la relève de l’agriculture conventionnelle en occident. En effet, si le bio est par nature moins dépendant des intrants (puisqu’il s’interdit notamment les engrais azotés de synthèse), s’il se soucie beaucoup plus de fertilité des sols et d’éviter les nuisances environnementales, il souffre d’un grave handicap, celui des rendements : ceux-ci restent souvent très éloignés de ceux de l’agriculture conventionnelle, aussi bien en grandes cultures qu’en cultures légumières et fruitières. Ainsi, le rendement du blé bio plafonne généralement à la moitié environ de ce qu'obtient le conventionnel. Pour expliquer ce handicap, il faut comprendre qu’en agriculture, le maillon faible, le premier facteur qui limite les rendements, est le plus souvent l’azote, constituant essentiel de la matière vivante. C’est en se libérant de ce facteur limitant grâce aux engrais azotés de synthèse que l’agriculture a fait bondir ses rendements, et que l’agriculture conventionnelle conserve aujourd'hui un avantage quantitatif considérable sur l’agriculture bio.


Il est de bon ton dans les milieux écolos de s’élever contre l’agriculture « productiviste ». Avec raison si le productivisme consiste à chercher sur le court terme les rendements maximaux, sans souci ni du long terme ni des dégâts immédiats. Mais c'est une erreur de croire que l’agriculture, quelle qu’elle soit, pourrait se permettre le luxe de ne pas être productive. Car son rôle est de nourrir la population, toute la population. Dans les années 1960, la pénurie alimentaire en Europe, reliquat de la Guerre, a fait place à la surproduction. On a cru un peu vite que cette surproduction était définitive, et qu’on pouvait oublier le souci millénaire de la quantité pour se concentrer sur celui de la qualité. Et pour un nombre croissant de consommateurs, la crainte des résidus de pesticides a fait identifier la qualité avec le bio. Seulement, c'est une chose de nourrir en bio 10 à 20% de la population, dans un contexte de surproduction, et c'est un tout autre défi de vouloir nourrir tout le monde en bio, si les rendements continuent à stagner à 50% de ceux auxquels le conventionnel nous a habitués. La question ne porte donc pas d’abord sur les coûts, mais bien sur les quantités disponibles.


La question du coût n’est en effet pas insurmontable. Il est normal que le bio, avec des rendements moindres et des charges de main d’œuvre souvent supérieures, ait besoin de vendre sa production plus cher qu’en conventionnel. (Faut-il rappeler d’ailleurs que les cours en conventionnel sont très souvent insuffisants pour rémunérer correctement les agriculteurs, si bien que les « aides » diverses sont devenues indispensables). Si le bio parvenait à se généraliser, l’ensemble des prix agricoles remonterait, ce qui serait supportable, moyennant peut-être quelques mesures sociales, car ces cours partent de si bas, et comptent pour si peu dans le « panier de la ménagère », quoi qu’on en dise. (D’ailleurs, ce que le consommateur paierait un peu plus cher, le contribuable l’économiserait en ayant moins d’impôts à payer pour financer ces aides aujourd'hui indispensables.) En revanche, c'est sur la quantité que se situe le vrai problème : si elle est insuffisante, on entre dans un monde de disette.


En écrivant cela, j’ai bien conscience de l’incompréhension que de tels propos peuvent susciter, venant d’un ancien agriculteur bio, qu’on peut accuser de trahir la cause. Pourtant, de même que les acteurs de l’agriculture conventionnelle doivent se préoccuper de leur dépendance aux intrants, dans un contexte de gaz et de pétrole durablement chers, de plus en plus rares, et dont l’usage se révèle incompatible avec la préservation du climat, je crois que les tenants du bio doivent accepter de se confronter à cette question des rendements. Pour dire les choses crûment, passer aujourd'hui en bio toute l’agriculture française, alors que le recours massif aux importations est exclu, cela conduirait à une société incapable de se nourrir.


Les engrais, russes ou pas, apparaissent aujourd'hui comme un cadeau empoisonné. Ils sont à ranger parmi les cadeaux du diable, au même titre que les énergies fossiles, capables de rendre la planète inhabitable. Seulement, ils se sont en deux siècles rendus indispensables, modelant en profondeur la vie de hommes et permettant la multiplication par huit de la population. Et il faudrait aujourd'hui se passer de ces cadeaux fabuleux ?... Se libérer des engrais de Poutine de son gaz et de son pétrole ?.... Le yaka passer tout en bio se heurte à la réalité.


L’agriculture conventionnelle dans l’impasse, le bio incapable aujourd'hui de prendre la relève, que faire alors ? On peut avancer plusieurs éléments de réponse. En premier lieu, il existe une marge de manœuvre du côté des gaspillages à tous les niveaux de la chaine agro-alimentaire. Ensuite, il faut avancer dans la réflexion sur la manière de se nourrir, en particulier en ce qui concerne la part de produits animaux (viande, poisson, produits laitiers, œufs), dont l’excès est un facteur de gaspillage de moyens, même si le pâturage est la meilleure façon de valoriser les terres peu propices aux cultures, et si l’élevage, associé à la culture, participe à la fertilité des sols. Mais ces approches ne peuvent suffire. Il faut aussi inventer une agriculture qui soit à la fois productive sur le long terme, économe en intrants, respectueuse de l’environnement ainsi que de la santé des agriculteurs et des consommateurs.


Un défi impossible ? Ce n’est pas sûr. Après les émeutes de la faim de 2008, Olivier de Schutter, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des Nations Unies, affirmait que seule l’agroécologie peut relever le défi de la faim et répondre aux besoins d’une population croissante. Dans le cadre de l’agroécologie, l’agriculture bio doit pour répondre à ce défi se renouveler en profondeur, afin de combler son handicap au niveau des rendements. Ce renouvellement est en marche, avec des recherches menées dans différentes directions, avec des expérimentations en vraie grandeur et des résultats prometteurs. Dans les milieux écolos, la permaculture est fort populaire. Au niveau international, Marie-Monique Robin a montré de nombreuses pistes dans son film Les moissons du Futur et le livre portant le même titre (Arte éditions). Parmi ces recherches, celles de l’Agriculture sur Sols Vivants semblent aujourd'hui encourageantes. L’ASV, qui se pratique aussi bien en grandes cultures qu’en maraichage et arboriculture, prolonge les recherches faites en Agriculture de Conservation et en techniques de travail simplifié des sols ; on y retrouve aussi une certaine convergence avec les principes de la permaculture. Elle se base sur un apport massif de matière organique riche en carbone afin d’enrichir le sol en humus, ainsi que sur un travail du sol très réduit voire supprimé, afin d’éviter la déperdition de cet humus et de préserver la vie du sol. Les rendements annoncés sont comparables, voire supérieurs, à ceux de l’agriculture conventionnelle la plus performante, y compris lorsque l’ASV est pratiquée en bio (ce qui est très souvent le cas, notamment en Maraichage sur Sols Vivants). Certes, ces résultats doivent être confirmés sur le long terme, et des techniques affinées afin de répondre aux problèmes qui se présentent, mais ce type d’évolution est encourageant, et présente une possibilité de sortie de la double impasse évoquée plus haut. Cerise sur le gâteau, l’enrichissement massif des sols en humus correspond à une très importante séquestration de carbone ; l’agriculture peut faire des terres agricoles un gigantesque puits de carbone, un atout majeur dans la lutte contre le dérèglement climatique.


Les défis mondiaux sont considérables. Avant de charger l’agriculture de rêves irresponsables comme le remplacement du pétrole par des énergies prétendues « vertes » (éthanol, biodiesel, biogaz…), il faut considérer la véritable priorité : nourrir durablement et sainement une humanité plus nombreuse, alors que de nombreux facteurs de la production alimentaire posent problème (énergie, engrais, eau, climat, désertification, perte de fertilité, biodiversité…). C'est à une véritable révolution agronomique mais aussi culturelle que doivent s’atteler les agriculteurs. Ils méritent d’être respectés et encouragés, car ils sont notre avenir, et l’effort qu’on leur demande est comme toujours colossal.

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