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  • jeanaubin2

Demain, tous végans ?


C’est en 1972 que j’ai pris conscience des limites planétaires. Concernant en particulier le domaine alimentaire, j’ai réalisé que l’excès de produits animaux dans le menu des pays riches participe de manière importante à l’épuisement des ressources. J’ai alors décidé, pratiquement du jour au lendemain, de devenir végétarien. En couple puis en famille, nous avons respecté strictement cette décision pendant plusieurs années, puis nous avons fait quelques exceptions, d’abord en raison des difficultés relationnelles de cette prise de position : quand on est invité, annoncer que, non merci mais nous ne mangeons pas de viande, c'est un peu arrogant, et si ça passe aujourd'hui dans de nombreux milieux, ce n’était pas le cas au début des années 70. Les exceptions se sont ensuite multipliées, par commodité d’abord : une alimentation végétarienne équilibrée, c'est un peu plus compliqué, et nous n’avions pas envie que les questions de nourriture nous encombrent trop l’esprit. D’autre part, la réflexion sur la question de départ, l’influence de l’alimentation sur les grands équilibres, s’était quelque peu étoffée. Je ne pense pas que ce soit là un alibi pour justifier à nos propres yeux le renoncement à un choix de jeunesse, et au fait qu’aujourd'hui nous mangeons un peu de viande, de poisson, d’œufs et de produits laitiers.


Où en est donc cette réflexion ? Je continue à penser que l’excès de consommation de produits animaux dans les pays riches (et nouveaux riches) pose un sérieux problème, et que leur part doit reculer. C’est pourquoi il est bon qu’une partie croissante de la population se tourne vers le végétarisme, faisant ainsi évoluer l’état d’esprit général. Pour autant, je ne crois pas qu’il soit nécessaire que le végétarisme devienne la règle générale. Ça poserait même de sérieux problèmes. En effet, pour avoir des œufs, il faut des poules, et des poussins. Pour donner du lait, la vache doit avoir un veau chaque année. Si la population entière est végétarienne, que faire des poussins mâles ? Que faire des veaux surnuméraires (la presque totalité des veaux mâles, et une large proportion des femelles) ? Que faire des vaches trop vieilles et des jeunes vaches qui ont des problèmes de fertilité ? On voit que le passage du choix individuel au choix de société n’est pas évident.


Une véritable cohérence appellerait à ne pas s’arrêter au végétarisme, mais à aller au bout du chemin, vers le végétalisme ou le véganisme. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées… Plus besoin d’animaux encombrants pour la production de lait et d’œufs. Le problème de cohérence est résolu.


La recherche de cohérence peut se situer à un autre niveau : on peut être végétarien ou végan pour des raisons philosophiques, éthiques ou religieuses : respect de la vie, refus de tuer pour se nourrir… Je n’ai aucune compétence particulière pour aborder ce type de motivation. Pas plus que pour me prononcer sur les reproches souvent opposés aux mouvements végans ou antispécistes. Je m‘en tiendrai donc au domaine abordé plus haut, sur lequel je me suis documenté et ai longuement réfléchi, celui de l’impact du régime alimentaire, carné ou végétarien, sur les équilibres des ressources planétaires, l’empreinte carbone et plus largement l’empreinte écologique. (Mes arguments, mettant en avant les intérêts des humains, passent sous silence le point de vue de l’animal ; je comprends donc qu’ils puissent être considérés comme fallacieux par un antispéciste…)


La première donnée est celle-ci : pour un même apport en protéines, une denrée d’origine animale demande en moyenne sept fois plus de ressources (en terre, en intrants) que la denrée équivalente d’origine végétale. Bref, le passage par l’animal a un très mauvais rendement. Cette moyenne de 7 recouvre de grandes disparités, entre d’une part le bœuf (ratio de 11, et même 21 pour le veau, lui-même nourri avec du lait) et d’autre part le porc, la volaille, le poisson d’élevage (ratio voisin de 4). Une telle déperdition du passage par l’animal a une conséquence pratique : un indien correctement nourri consomme en moyenne chaque année un équivalent de 200 kg de céréales et légumineuses ; un français, 600 kg ; un américain, 800kg. La différence tient à la proportion de viande et produits laitiers au menu : même obèse, l’américain ne consomme pas directement 800 kg de céréales, c'est le bétail qui le consomme pour lui. Un régime de type indien permettrait ainsi de nourrir largement la population mondiale, sans trop de pression sur l’environnement, alors que la généralisation des habitudes américaines demanderait en gros de diviser par trois la population mondiale. Le sujet n’est donc pas anecdotique.




Ceci dit, les choses ne sont jamais si simples. S’il est problématique de consacrer une part considérable des meilleures terres à produire des céréales et des légumineuses pour nourrir les cochons, poulets et vaches qui produiront ensuite avec un rendement lamentable une nourriture qu’on peut qualifier de luxe destinée à une petite fraction privilégie de la population, il faut aussi élargir le tableau. Et ce tableau montre que beaucoup de terres sont trop arides ou trop humides, trop escarpées ou trop caillouteuses, ou encore trop froides, pour être cultivées et produire les grains consommables par l’homme. L’élevage d’herbivores (bovins, moutons, chèvres, chameaux…) est le meilleur moyen de valoriser ces terres difficiles. Il existe ainsi dans le monde de nombreux peuples dont la vie sur des terres ingrates repose sur l’élevage (Peuls, Masaïs, Mongols, Inuits, Saamis, Touaregs…). Et sans aller si loin, sur une large partie des terres françaises, notamment en montagne, il n’existe d’autre alternative à l’élevage que le retour à la broussaille puis à la forêt. Il semble en effet exclu de transformer aujourd'hui les pentes montagneuses en terrasses comme celles qui ont été aménagées au cours des siècles au Vietnam pour la culture du riz… Alors certes, les ruminants ont un très mauvais rendement pour transformer les protéines végétales de l’herbe ou des broussailles en protéines assimilable par les humains, mais qu’importe, puisque justement, sans eux, les surfaces ne peuvent participer à l’alimentation humaine.

Le cas est totalement différent pour les ruminants auxquels on a fait perdre leur caractère d’herbivore en les nourrissant de grains. Le mauvais rendement doit alors être pris en compte. Seulement, là encore, les choses ne sont pas si simples, car le bétail joue un autre rôle dans l’affaire, par l’apport du fumier qui permet de maintenir et d’améliorer la fertilité des sols beaucoup mieux en polyculture-élevage qu’en culture de céréales sans élevage. L’histoire de l’agriculture montre que dans la lente amélioration des rendements, l’introduction progressive de l’élevage a participé largement à enclencher un cercle vertueux : un peu de bétail a fourni un peu de fumier, qui a amélioré les rendements, ce qui a dégagé la possibilité d’avoir un peu plus de bétail, d’où plus de fumier… Tout est alors une question d’équilibre entre les apports positifs de l’élevage et ses coûts environnementaux, selon les différentes situations. Un équilibre qui est très gravement rompu en occident et pour les pays du sud d’où il importe ses grains.


Ce rôle de l’élevage dans la fertilité des terres agricoles est-il inéluctable, ou est-il possible au contraire d’envisager une agriculture prospère et durable hors de tout élevage ? Je ne sais. Voici quelques années, j’aurais cru cela très difficile. J’en suis moins sûr aujourd'hui, et tant mieux, ayant récemment découvert des perspectives prometteuses, en particulier du côté des recherches menées par le mouvement de l’Agriculture sur Sols Vivants. J’y consacrerai prochainement un article.




Pour élargir le cadre de cet article, précisons que l’origine animale ou végétale de la nourriture n’est qu’un des éléments de l’empreinte écologique alimentaire. Elle est certes importante, comme on vient de le souligner brièvement, mais d’autres points, que nous ne développerons pas ici, sont tout aussi sérieux : saisonnalité, origine géographique, emballages et transformations coûteuses en énergie. Tomates et courgettes toute l’année, melons en avril, raisin importé du Chili par avion en mars, pot de verre plus lourd que ce qu’il contient (combien de pétrole pour fondre un tel pot ?)… Sans oublier le mode de production ainsi que le gaspillage alimentaire… Tous ces points sont à considérer pour une alimentation correcte et durable de l’humanité dans les décennies qui viennent.


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