• Jean Aubin

Du libéralisme au néo libéralisme

Dernière mise à jour : 22 mai




Le libéralisme au dix-neuvième siècle

Depuis l’arrivée au pouvoir de Margareth Thatcher et Ronald Reagan voici une quarantaine d’années, l’idéologie du néolibéralisme a progressivement pris possession du monde. Néolibéralisme ? Il m’a fallu du temps pour comprendre en quoi cette nouvelle « pensée unique » mérite son nom, dérivé de celui du premier libéralisme, celui du dix-neuvième siècle.


En fait, ce que je connaissais de ce premier libéralisme se limitait à quelques noms, Adam Smith, Ricardo, Guizot… et des notions comme celle de main invisible du marché. L’occasion d’élargir ma compréhension de ce courant d’idées m’a été offerte par la lecture d’un chapitre au début de l’ouvrage de René Rémond, Introduction à l’histoire de notre temps, tome 2, le XIXe siècle (Seuil-Points). Il n’est pas question de résumer ici en quelques lignes ce chapitre dense ; je ne peux qu’essayer de condenser ce que j’en ai compris.


Si le néolibéralisme est avant tout une doctrine économique et sociale, le premier libéralisme est une philosophie plus large, une vision globale de la société. Au cœur de cette vision, l’impératif de liberté, qui justifie ce nom de libéralisme. C'est à ce titre que les libéraux de la révolution française se dressent contre la monarchie absolue, de même que leurs héritiers de la première moitié du dix-neuvième siècle, au moment où la tentation de retour à l’absolutisme est toujours présente, sous Louis XVIII et surtout sous Charles X. Un peu partout en Europe, les libéraux s’élèvent contre les monarchies réactionnaires. A l’arbitraire de l’absolutisme, la philosophie politique libérale oppose la constitution, la séparation des pouvoirs, la participation des hommes compétents aux affaires du pays, la délibération à l’intérieur d’un régime parlementaire, la liberté de la presse… Que le cadre soit républicain ou monarchique, peu leur importe. Cette revendication de liberté, dans un monde encore profondément marqué par l’arbitraire monarchique et les privilèges aristocratiques, fait du libéralisme une doctrine éminemment progressiste, et même subversive. Cependant, les libéraux se méfient autant de la démocratie que de l’absolutisme : pour eux, il serait absurde de donner à une masse de gens incultes, le plus souvent illettrés, le droit de décider par leur vote de la politique du pays. L’idée libérale possède ainsi une autre face, nettement conservatrice. Cette double face est celle d’une transition entre l’immobilisme de l’absolutisme monarchique et l’horizon démocratique et social.


Cette face conservatrice ne se montre pas seulement dans la sphère purement politique, mais aussi, et peut-être plus encore, dans l’économique et le social. La philosophe sociale qui accompagne la vision politique est individualiste : l’individu doit passer avant la collectivité, donc avant l’état, qui doit avoir une dimension minimale, mais passer aussi avant tous les regroupements, dont les corporations et plus tard les associations et les syndicats. L’objectif de la loi Le Chapelier, qui interdit les corporations en 1791, est clairement affiché dans son préambule : il s’agit d’empêcher les coalitions d’ouvriers qui cherchent à imposer des salaires minimaux ou à créer des sociétés de secours mutuel. En isolant les ouvriers à l’aube de la révolution industrielle, cette loi d’inspiration libérale les laisse entièrement démunis devant la puissance patronale ; les conséquences sociales en ont été effroyables sur l’ensemble du siècle, avant que la reconnaissance du droit syndical et du droit de grève ouvre enfin un peu l’horizon.


La doctrine économique libérale va de pair avec cette vision sociale : priorité à l’initiative individuelle, que rien ne doit venir perturber, et surtout pas l’état, dont le rôle doit se réduire à la protection de l’ordre favorable aux affaires (droit de propriété, liberté d’entreprendre, liberté du travail…). La fameuse main invisible du marché fera le reste, au profit de la prospérité de la société et de l’intérêt général bien compris. Ce n’est donc pas le rôle de l’état de légiférer sur les conditions de travail, de corriger les inégalités ou de secourir la misère, il ne ferait qu’encourager la paresse. C'est ainsi que le gouvernement britannique a laissé mourir de faim des millions d’irlandais, au moment de la grande famine causée entre 1845 et 1850 par la maladie de la pomme de terre. C'est ainsi que les lois sur la limitation du temps de travail, y compris celui des enfants, ont mis tant de temps à se mettre en place. C'est ainsi qu’il a fallu un peu partout en Europe attendre la veille de la Grande Guerre pour que les états se décident enfin à mettre en place, timidement, un impôt sur le revenu, premier pas vers une politique de redistribution. Un des arguments majeurs contre un tel impôt était qu’il donnait à l’état un droit de regard sur les finances des individus.


De même qu’elle s’élève en politique contre l’arbitraire du pouvoir, l’idée libérale s’oppose dans le domaine intellectuel à l’autorité infondée et despotique des traditions et des dogmes, et met au contraire sa confiance dans la raison, l’éducation, la tolérance. Sans être nécessairement antireligieux, les libéraux sont volontiers anticléricaux, c'est-à-dire opposés à l’emprise morale des clercs sur les esprits ignorants.

Ces quelques éléments de compréhension, très incomplets bien sûr, suffisent à mettre en évidence l’ambiguïté fondamentale du libéralisme, tout à la fois progressiste, et conservateur. Cette ambiguïté résulte largement de l’origine sociale très majoritaire des porteurs de l’idée libérale. C’est en effet surtout une classe sociale, la bourgeoisie, qui réunit dans cette idée son idéal philosophique et la conscience de ses intérêts. Doit-on voir dans cet « en même temps » une marque d’hypocrisie ou de duplicité ? Les choses sont sans doute mêlées : l’idéal de liberté peut-être être totalement sincère mais, chose habituelle, la vision globale de la société est largement modelée par le milieu où il s’exprime, avec ses préjugés, son mode de vie et de pensée, l’ignorance des autres milieux…


Précisons quelques points qui découlent de la pensée et des intérêts de la bourgeoisie.

Faisant partie de l’élite bourgeoise, les libéraux s’estiment légitimes pour participer au pouvoir, légitimes car compétents, en raison de leur éducation et de leur réussite sociale. Pour eux, le peuple n’a pas cette compétence, c'est pourquoi ils s’opposent à la démocratie. Le seul bon système politique est donc à leurs yeux le suffrage censitaire qui détermine par l’argent l’élite (quelque cent ou deux cent mille personnes « méritantes ») qui décidera de la politique raisonnable du pays. Certains d’entre eux, dans la bourgeoisie intellectuelle, déplorent que leur niveau de fortune soit insuffisant pour leur donner le droit d’entrée dans la participation politique, et voudraient cependant qu’on y ajoute un droit par l’éducation, par le diplôme.

Les libéraux sont progressivement débordés dans le domaine politique par les démocrates, qui instaurent le suffrage universel masculin, ce qui n’empêche pas d’ailleurs le maintien de la domination politique de la bourgeoisie (jusque… ?). Dans le domaine économique et social, en revanche, l’idée libérale reste extrêmement puissante, avec comme on l’a vu les réticences tenaces face aux législations sociales et aux politiques de redistribution. Encore à la Belle Epoque (si mal nommée), les prélèvements obligatoires (en réalité les seuls impôts, à un moment où les cotisations sociales n’existaient pas) plafonnaient partout en Europe à moins de 10%. Il a fallu attendre l’entre deux guerres pour voir remise en cause plus sérieusement la règle de non-intervention de l’état dans l’économie et le social (le New Deal, le Front Populaire…). Et plus encore l’après-guerre et la domination générale pendant la période des Trente Glorieuses et dans tout le monde occidental de l’idée keynésienne d’intervention massive de l’état. Une époque où la droite comme la gauche menaient des politiques plus ou moins sociales-démocrates… avant que la révolution initiée par Thatcher et Reagan n’amènent la gauche comme la droite à des politiques néolibérales (qui entre autres conséquences ont un peu partout dans le monde tué la gauche). Mais c'est une autre histoire…


Arrivé à ce point, il reste à réfléchir sur la filiation complexe et parfois paradoxale entre libéralisme et néolibéralisme. Cet article risquant de devenir fort indigeste, il est préférable de reporter cette réflexion sur un article futur.


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