• Jean Aubin

Éolien : pourquoi tant de haine?

Dernière mise à jour : 9 août

Un vent mauvais souffle en ce moment sur l’éolien. L’attaque de Stéphane Bern cet été 2021 a donné le signe de la curée, dans les médias comme dans le monde politique.


Pourquoi tant de haine ? Faut-il incriminer les lobbies, notamment celui du nucléaire, qui orchestrerait en sous-main cette campagne de dénigrement ? Comme par hasard, cette tempête anti-éolienne s’accompagne d’un retour en force de la propagande pour le nucléaire, ainsi que de l'annonce du projet présidentiel de construction de nouveaux EPR et de mini centrales nucléaires (SMR). Ne sachant que penser de cette coïncidence, je vais à l’insu de mon plein gré écarter toute idée de complot. Quant au nucléaire et à ses vertus réelles ou supposées dans la préservation du climat, j’y reviendrai prochainement.


Les éoliennes sont très mal connues, ce qui alimente tous les fantasmes. D’où la nécessité de clarifier certaines idées reçues, et tenter de voir si les reproches qu’on leur adresse sont justifiés ou farfelus. Mais auparavant, on peut suggérer qu’elles dérangent pour une première raison : parce qu’elles sont visibles. Nous vivons dans un monde aseptisé où ce qui est peu ragoûtant doit être caché. C’est flagrant pour les déchets : je veux bien sortir mes poubelles, ou passer à la déchetterie ; ensuite, pfuitt… incinéré, enfoui, composté, recyclé, envoyé au Bangladesh ?… je ne veux pas savoir ce que ça devient.


Pour l’énergie, c’est la même chose. Je n’ai jamais visité de centrale à gaz ni de raffinerie de pétrole. En passant sur l’autoroute, j’ai bien aperçu les tours de refroidissement de centrale nucléaire, mais c’est suffisamment loin pour être fondu dans le paysage, et il n’y en a pas tant que ça. Le solaire, on le voit, mais sur les toits, ça reste discret. Les barrages hydroélectriques sont quant à eux suffisamment anciens pour la plupart pour se fondre désormais dans le paysage. Les éoliennes, c’est autre chose : elles sont toutes récentes et changent la perspective à des kilomètres à la ronde, puisque, par nature, elles demandent pour capter le vent à être placées dans des endroits dégagés. Est-ce que pour autant elles gâchent le paysage ? C’est une question d’appréciation. La pyramide gâche-t-elle la cour du Louvre ? La question a été follement débattue à l’époque. Et qui sait ce qu’ont dit les voisins en voyant dans le passé apparaitre les premiers moulins à vent… On peut trouver élégant un groupe d’éoliennes. C’est mon cas. On peut trouver ça moche pour des raisons propres à chacun. Ce qui est curieux, c’est qu’on puisse en faire un tel abcès de fixation alors qu’on est par ailleurs si tolérant sur l’implantation d’une zone commerciale, d’un entrepôt, d’un silo à grain, d’un hangar agricole, d’un bâtiment d’élevage, d’une gare de péage d’autoroute, toutes choses tellement pimpantes et artistiquement pensées, et dont on pourrait allonger la liste… Mais en écrivant cela, je perds mon temps ; je sais que je ne convaincrai personne : des goûts et des couleurs… Venons-en plutôt aux arguments qu’on peut plus facilement discuter.


Il existe deux types de critiques. Le premier est d’ordre général : l’éolien n’aurait pratiquement aucun intérêt dans la fourniture d’énergie. L’autre porte sur les nuisances locales : en plus de l’esthétique, on mentionne surtout le bruit ainsi que l’impact sur les oiseaux et les chauves-souris.


Sur l’intérêt pour l’approvisionnement en énergie, j’ai encore entendu récemment quelqu’un affirmer qu’une éolienne n’apporte quasiment aucune énergie en net, c’est-à-dire une fois retirée son énergie grise (celle qui est nécessaire à sa fabrication, son implantation, son fonctionnement, son démantèlement). La question du rapport entre l’énergie fournie et l’énergie investie est légitime, et doit effectivement être clairement posée. Ce rapport est le Taux de Retour Energétique ou TRE, en anglais EROEI (Energy Returned On Energy Invested). Quand j’ai écrit La Tentation de l’Ile de Pâques (voir page 42), on parlait d’ERPEI (Energie Rendue Par Energie Investie) ou RBE (Ratio de Bénéfice Energétique). Quel que soit le sigle, ce rapport tournait autour de 100 pour les premiers puits de pétrole, lorsqu’il suffisait de creuser quelques mètres pour que l’or noir jaillisse (en utilisant 1 baril pour forer, on en produisait 100). Il est beaucoup plus faible aujourd'hui, en moyenne 35 pour les puits en service, souvent déjà anciens, et encore moins pour ceux qu’on creuse actuellement, de plus en plus profonds, où il faut pomper le pétrole. Pour le pétrole de schiste ou les sables bitumineux du Canada, ce ratio tombe aux alentours de 3 à 5. Pour certains agrocarburants, il s’approche même de 1 ; c'est-à-dire que pour récolter l’équivalent d’un litre de pétrole, il faut en utiliser à peu près autant pour la culture, la transformation, le transport….


Pour une éolienne, qu’en est-il ? Dans son rapport de 2013, le Professeur de Larochelambert ne répondait pas précisément à cette question, les EROEI étant tellement variables selon les situations (taille de l’éolienne, emplacement…), mais donnait cependant une fourchette allant de 21 à 46 pour les grandes éoliennes actuelles.



Le site Energie, climat et développement donne quant à lui, pour les USA, un EROEI de 18 pour l’éolien, qu’il compare à celui du nucléaire (nettement moins bon, à 10) et l’hydroélectrique (champion avec 100)


En-dehors de cette importante question sur l’énergie restituée par rapport à l’énergie grise, se pose celle des matériaux nécessaires : acier, béton, cuivre... Mais dans ce domaine, l’éolien n’a aucune spécificité par rapport aux centrales thermiques (à charbon, à gaz ou nucléaires) ou aux barrages ; dans tous les cas, il faut du béton, de l’acier, et pour les alternateurs, du cuivre, éventuellement quelques métaux rares. Et le recyclage en fin de vie ne se distingue pas particulièrement, entre les matériaux des éoliennes et ceux des autres moyens de production d’énergie.


L’idée selon laquelle l’éolien n’a guère d’intérêt énergétique ne résiste donc pas aux données. Peut-on a contrario imaginer que l’éolien va demain nous alimenter en énergie à hauteur de tout ce que nous consommons aujourd'hui ? Remplacer le nucléaire, remplacer le chauffage au gaz et au fioul, faire rouler voitures et camions à l’électricité (ou à l’hydrogène, lui-même produit à partir d'électricité), faire voler les avions et avancer les cargos, envoyer des touristes dans l’espace… C’est aller vite en besogne. Mes réflexions d’objecteur de croissance me portent à croire qu’une fois sortis de la civilisation du pétrole, par choix climatique ou par épuisement de la ressource, il faudra vivre demain avec nettement moins d’énergie. Elles me disent aussi que si la transition vers un monde nettement plus sobre en énergie n’est pas simple, ce n’est peut-être pas non plus si grave. A condition d’accepter de faire le deuil d’habitudes qui certes offrent des facilités, mais aussi des satisfactions quelque peu frelatées. A condition aussi d’accepter un partage plus équitable, afin que personne ne manque de l’essentiel ; on n’y est pas aujourd'hui et ce n’est pas gagné pour demain, il est vrai. Quoi qu’il en soit, nous serons contents de trouver la part de l’éolien parmi la quantité d’énergie disponible. Ou si on n’en veut pas, si on veut être totalement puriste et éviter de gâcher les paysages avec ces affreuses machines, où est la solution, une fois écarté le pétrole, le gaz et le charbon qui dérèglent le climat, ainsi que l’uranium qui peut à tout moment jouer à Tchernobyl et nous laisse des déchets pour des millénaires, une fois démolis les barrages qui empêchent la remontée des saumons, sachant que le bois se renouvelle lentement et qu’il faut éviter la déforestation, sachant qu’on ne peut tirer grand-chose des agrocarburants, au demeurant très peu performants, tant qu’on voudra manger, et manger bio de surcroit ?…


Bien sûr, reste la vie dans les bois, dans une hutte de genêts et de fougères, avec le bois mort pour se chauffer et faire rôtir le cuissot de sanglier (à dix milliards d’humains en forêt, le prix du bois mort va flamber). Tout décroissant que je sois, j’avoue n’avoir jamais considéré la sobriété heureuse sous cet aspect.


Mais tout cela concerne l’éolien en général. On peut être convaincu de son intérêt tout en posant les conditions pour éviter les nuisances locales d’une éolienne bien concrète. D’abord, le bruit. La réponse est assez simple : d’après la réglementation, le bruit émergeant d’un parc éolien (niveau de bruit ajouté au niveau de bruit déjà existant) est limité à 3 décibels la nuit et 5 décibels le jour, ce qui est très peu. Le parc éolien bruyant comme une autoroute, on peut oublier. Certes, il n’est pas impossible qu’exceptionnellement, sur certains parcs anciens, les études de bruit ont pu être mal faites, et qu’une configuration particulière du terrain a pu amener la formation d’un couloir de bruit dépassant les normes. A vérifier.


Les oiseaux ? L’étude sur les oiseaux et les chauves-souris fait partie des études obligatoires préalables à l’implantation d’un parc éolien, et celle-ci est impossible sur un couloir de migration ou de regroupement. Ceci dit, oui, une éolienne peut tuer des oiseaux, comme de nombreuses activités humaines : voitures, lignes électriques, baies vitrées… J’habite à la campagne, et j’ai beaucoup planté. J’ai donc aussi beaucoup d’oiseaux. Et chaque année, je déplore la mort de plusieurs oiseaux qui se sont jetés contre mes fenêtres. Je déplore aussi la présence de chats plus ou moins errants, qui font une hécatombe parmi les passereaux. Alors oui, en France, les éoliennes tuent des oiseaux, entre 0,3 et 18 oiseaux par an et par éolienne selon les implantations, d’après les études de la Ligue de Protection des Oiseaux. Si on prend un chiffre moyen de 9 oiseaux par éolienne, à multiplier par les 8 500 éoliennes implantées en France, on obtient un total qui se situe entre 70 000 et 80 000. Est-ce beaucoup ? On peut mettre en face le nombre d’oiseaux tués par les 12 à 14 millions de chats domestiques, dont chacun tue entre 5 et 10 oiseaux par an ; en retenant une moyenne de 7 oiseaux par chat, cela donne un total entre 80 et 90 millions. Ajoutons les victimes des chats harets (chats redevenus sauvages), dont l’effectif est inconnu, mais qui tueraient chacun 30 à 50 oiseaux. Entre chats domestiques et chats errants, le tableau de chasse total dépasse sans doute largement les 100 millions. Donc au moins mille fois plus d’oiseaux victimes des chats que des éoliennes. Je laisse à chacun le soin de tirer sa conclusion. Faut-il interdire les éoliennes, faut-il éradiquer les chats, faut-il murer les fenêtres ?


L’intérêt énergétique des éoliennes, leur impact esthétique, le bruit : voilà les points parmi les plus importants du débat, même si d’autres n’ont pas été abordés, notamment la question de l’intermittence de la production et les moyens techniques pour y remédier. Et cette question de l’éolien prend place dans un contexte plus large : devons-nous faire la transition énergétique ? Et quelle transition en fait ? Voulons-nous vraiment la faire ? Et pouvons-nous la faire, avec les techniques disponibles et les moyens mis en œuvre ? Il reste du pain sur la planche de la réflexion…



1 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout