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  • jeanaubin2

Lettre au Président Macron


Voici la lettre que j'ai adressée le 1er mai au président Macron, sur le site

https://www.elysee.fr/ecrire-au-president-de-la-republique/


Monsieur le Président,


Voter à ce second tour m’a été difficile. C’est avec beaucoup de réticence que j’ai utilisé le bulletin portant votre nom, pour un vote qui ne signifie aucunement l’adhésion à votre politique, mais seulement le rejet plus fort de la vision de société portée par votre adversaire. Tenu par une exigence de concision, je vous prie d’excuser à l’avance les raccourcis et les manques de nuance de ce courrier.


J’estime nocive votre politique, car elle porte la marque de l’injustice sociale, que vous n’avez certes pas créée, mais que vous avez laissée s’aggraver. Et pour les années à venir, la poursuite dans la même ligne serait grave, car les turbulences qui s’annoncent exigeront au plus haut point la cohésion et la solidarité. Je crois en effet que nous vivons un moment charnière. La flambée des prix de l’énergie et des matières premières n’est pas un accident. Côté énergie, les exigences climatiques comme la raréfaction des ressources fossiles nous emmènent vers ce qui ne sera pas une transition mais bien une révolution énergétique. Côté matières premières, les changements risquent d’être du même ordre. Or je me demande si, presque un siècle après l’énoncé de la phrase de Paul Valéry, vous avez bien intégré le fait que « le temps du monde fini commence ». Comme la plupart des responsables politiques il est vrai, vous ne rêvez que solutions hi-tech et croissance économique, vous ne rêvez en fait que de prolonger le passé, celui du monde infini. Une telle vision prépare très mal aux bouleversements qui sont devant nous, et aux conséquences sociales de cette entrée dans la réalité de la finitude.


Tant que le monde est considéré infini, on peut faire semblant de croire que la richesse des uns n’enlève rien à personne, que la misère peut se régler par la volonté individuelle, que les frustrations nées des injustices et de l’arrogance seront calmées par une croissance économique sans limites ; personne alors ne doit se sentir responsable de la misère d’autrui, et on peut laisser les inégalités atteindre des sommets. Mais si les ressources s’avèrent limitées, ce genre d’histoire n’a plus cours et le principe des vases communicants s’impose : pour que ça monte quelque part, il faut que ça baisse ailleurs ; la richesse extravagante des uns, qui leur permet toutes les débauches de consommation, puise dans les ressources nécessaires aux autres. Il faut en tirer les conséquences politiques. Prenons l’exemple du climat : la réduction drastique de consommation des énergies fossiles ne peut être régulée par l’argent, c'est-à-dire être imposée aux plus modestes sur leur nécessaire vital alors que les classes aisées seraient dispensées de rogner sur leur superflu. Il appartient à la puissance publique de trouver les moyens de répartir l’effort de manière juste et efficace, d’arbitrer entre le gazole des trajets pour se rendre au travail et le kérosène des vacances lointaines, voire le carburant des fusées de quelques milliardaires voulant s’offrir l’apesanteur.


Il faut aller plus loin : les inégalités d’empreinte écologique ont tendance à se caler sur les inégalités de revenus, car la richesse donne des moyens accrus de piller la planète. Le contexte de limites des ressources rend d’autant plus inacceptable le retour, après quatre décennies de néolibéralisme, à un niveau d’inégalités comparable à celui de la « Belle Epoque », si mal nommée. Quand on accuse la fiscalité d’être « confiscatoire », on oublie que la confiscation est ailleurs, lorsqu’une minorité a les moyens de confisquer les ressources qui devraient être réparties équitablement entre tous. Et c’est bien pour cela qu’est nécessaire une remise en cause du système inégalitaire qui met à mal le pacte social. Pour ce faire, le levier fiscal en particulier doit être réhabilité, pour des raisons pratiques de financement juste de la chose publique, mais aussi pour signifier que certains niveaux d’inégalités sont inacceptables. Il ne suffit pas de condamner verbalement les extravagances de rémunération le plus voyantes si les règles fiscales ne viennent pas appuyer cette condamnation de circonstance.


L’Histoire montre que la limitation des inégalités n’est pas un obstacle à la bonne marche de l’économie, bien au contraire. La bonne santé économique qui a régné pendant les Trente Glorieuses n’a en rien été gênée par l’audace fiscale de redistribution. Au contraire probablement. D’ailleurs, le FMI lui-même a souligné voici quelques années les dangers de la montée des inégalités sur l’économie mondiale. Et aujourd'hui où la guerre en Ukraine rend plus évidentes les limites des ressources planétaires, et fait planer la menace du retour de restrictions oubliées, il est urgent d’abandonner les vieilles idéologies et de renouveler les bases éthiques du vivre ensemble. Aussi sûrement que la guerre en Europe, il faut redouter la barbarie et le chaos où nous entrainerait la lutte pour l’accès aux ressources raréfiées, si cet accès devait être laissé aux forces de l’argent. L’heure est venue de repenser le partage et la solidarité.


Ce n’est pas par amertume ou jalousie que j’écris cela : je fais en effet partie de cette France qui va bien, qui est à l’aise aussi bien culturellement que matériellement. Mais je ne puis me satisfaire d’aller bien dans une société qui va mal, car gangrénée par les injustices, l’arrogance des uns et les frustrations des autres, ni dans une société qui vit dans le court terme en oubliant de préserver les conditions d’un avenir vivable. C’est pourquoi, lorsque je rêve de partage et d’audace fiscale, avec en tête ce double impératif social et environnemental, je pense non seulement à la régulation des inégalités extrêmes, mais aussi à la part qui doit être demandée aux classes sociales dont je fais aujourd'hui partie, les classes « simplement » aisées, pour participer non seulement à la solidarité, mais aussi à la réduction de l’empreinte d’un niveau de consommation non soutenable.


Etes-vous qualifié pour initier une telle mutation ? Votre personnalité, votre culture libérale assumée, la politique menée pendant votre premier quinquennat laissent planer un sérieux doute. Mais on a vu des responsables politiques se révéler face à une situation inédite et saisir de manière inattendue le sens de l’Histoire. Qui aurait pensé à Juan-Carlos pour rétablir la démocratie en Espagne, à Menahem Begin pour signer la paix entre Israël et l’Égypte, à Frédérik De Klerk pour mettre fin à l’apartheid ?… Vous pouvez vous dépouiller de cette idéologie libérale d’un autre temps, et marquer votre passage en avançant résolument dans la construction d’une France solidaire, capable d’affronter l’ère nouvelle qui se présente, une France qui saura apporter son éclairage sur la marche du monde.


Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma plus haute considération.


Jean AUBIN





Réponse du Chef de Cabinet du Président de la République :

Paris, le mardi 10 mai 2022

Monsieur,

Le Président de la République a bien reçu la correspondance que vous avez souhaité lui adresser et m’a confié le soin de vous en remercier.

Sensible à vos propos et attaché à un dialogue franc avec ses concitoyens, le Chef de l’État tient à vous assurer qu’il en a bien été pris connaissance.

Monsieur Emmanuel MACRON, comme il l’a rappelé lors de son discours du 24 avril dernier, sait que nombre de nos compatriotes n’ont pas voté pour ses idées mais pour faire barrage à celles de l’extrême-droite, ou ont exprimé, par leur abstention, leur refus de choisir. Il sait également que ce vote l’oblige pour les années à venir et que les désaccords qui se sont exprimés nécessitent une réponse exigeante et efficace.

À cet égard, vous pouvez être certain que le Président de la République est pleinement conscient des enjeux auxquels il devra faire face durant ce nouveau quinquennat, et que le défi démocratique auquel il souhaite répondre avec un engagement de tous les instants, ne pourra se faire qu’aux côtés de toutes les Françaises et de tous les Français.

Ce sera la responsabilité du Chef de l’État, de ne laisser personne au bord du chemin, de reprendre le contrôle de notre destin comme Nation et de nos vies comme citoyens, point de départ d’une nouvelle époque française et européenne. Cette ambition, nous l’atteindrons en continuant de préparer l’avenir de notre pays, en fidélité à ses valeurs de progrès.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Brice BLONDEL

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