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Se mobiliser après l’été brûlant

Réussir à passer l’hiver sans manquer de gaz et d’électricité, c’est l’un des nombreux sujets d’inquiétude du moment. Le temps printanier de ce mois d’octobre peut alors sembler une bonne nouvelle, alors que c'est surtout une manifestation de plus du dérèglement climatique, après un été de canicule, de sécheresse et d’incendies.


Dans mon article Après l’été brûlant, je remarquais que s’il faut s’adapter aux effets du dérèglement climatique, il faut aussi et surtout s’attaquer à ses causes, en particulier à la plus importante, le rejet du CO2 lié à l’utilisation des énergies fossiles. Il existe deux volets complémentaires dans cette "transition énergétique" : d’une part, les économies d’énergie ; d’autre part, le remplacement des énergies fossiles par des énergies de substitution (renouvelables et/ou nucléaire).


Où en est-on ? J’ai présenté dans Après l’été brûlant le graphique de l’évolution des émissions annuelles de CO2 dans le monde, de 1860 à 2019 : la courbe continue de grimper de manière imperturbable. A tel point que nous avons rejeté dans les 13 dernières années le quart du total des émissions depuis 1860. Bref, en dépit de tous les rapports, discours, rencontres internationales, cette fameuse transition énergétique n’a toujours pas commencé. Bla…Bla… Bla… peut dire à juste titre Greta Thunberg.


En réalité, remarque Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences et techniques, il n’y a jamais eu dans l’Histoire de transition énergétique. Le charbon n’a pas remplacé le bois, le pétrole n’a pas remplacé le charbon, le nucléaire n’a pas remplacé le gaz et le pétrole… Ces sources d’énergie se sont ajoutées les unes aux autres. On n’a jamais renoncé à une source d’énergie devenue obsolète, on a alimenté des soifs nouvelles grâce à des sources nouvelles. Aujourd'hui, le climat nous oblige à une démarche inédite : renoncer volontairement à utiliser le charbon, le pétrole et le gaz. Ce n’est pas chose aisée, et c’est bien la raison pour laquelle ce n’est toujours pas commencé. En effet, ces énergies fossiles, qui comptent pour plus de 80% de toute l’énergie consommée dans le monde, conditionnent de ce fait toute notre économie et tout notre mode de vie. On mesure d’autant plus douloureusement notre dépendance à leur encontre lorsque leur rareté relative donne aujourd'hui à la spéculation l’occasion d’une explosion des prix, avec les conséquences sociales et économiques que l’on sait.


Et c'est ce défi colossal, ce renoncement en quelques décennies à 80% de notre énergie, une énergie encore abondante, très bon marché à sa sortie de terre, très commode à transporter, à stocker, à utiliser, qu’on ose nommer transition énergétique, avec tout ce que cette expression peut porter comme idée de progressivité, d’évolution douce et tranquille. Moi aussi, j’utilise comme tout le monde cette expression lénifiante, mais je n’y crois pas, car c’est d’un bouleversement total qu’il s’agit, pour notre vie et pour notre manière de voir la vie. Faute d‘oser regarder la réalité en face, on ne fait rien de sérieux aujourd'hui. Les promesses pour 2030 ou 2050 ne parlent guère et engagent encore moins. On voit mieux ce qu’il en est en les traduisant en objectif annuel. Ainsi, la "barre des deux degrés" impose une division par quatre de l’usage des énergies fossiles d’ici 2050 dans le monde, par six ou huit pour les pays les plus gourmands actuellement. Cela correspond à une réduction annuelle, pendant trente ans, de 5 à 7%. C’est là une tout autre affaire que l’effort, important mais ponctuel, demandé aujourd'hui pour simplement "passer l’hiver".


Au début du Covid, le Président Macron a parlé de guerre contre la pandémie. Plus récemment, il a annoncé que nous étions en économie de guerre. Pour les ukrainiens, c’est une réalité. Pour nous, ce n'est pas le cas aujourd'hui, malgré les difficultés réelles. Nous en sommes plutôt à une économie de drôle de guerre : toujours autant de bouchons pour les départs en week-ends, toujours autant de références de yaourts dans les hypermarchés. Le langage guerrier, s’il faut vraiment l'employer, conviendrait mieux au combat contre le dérèglement climatique, danger mortel pour l’humanité. Mais en quoi consisterait alors une économie de guerre ?


Il s’agit d’abord de définir les priorités absolues pour aller à la victoire. Après l’attaque japonaise sur Pearl Harbour en décembre 41, les États-Unis ont tout misé sur la production de chars, d’avions et de bateaux, et aucune voiture particulière n’est plus sortie des usines à partir de 1942. Qui aujourd'hui nous prépare à ce genre de mesure ?…


Loin de cet état d'esprit, j’ai lu voici quelques semaines un article affirmant que la technologie disponible permet de diviser par deux d’ici 2030 les émissions de gaz à effet de serre et les annuler d’ici 2050. Sans jamais avoir à prononcer le mot "sobriété", sans aucun goulot d’étranglement à redouter, il suffit de mettre en œuvre une mécanique bien huilée, dans laquelle les décisions vont toutes dans le sens voulu, l’argent coule à flot pour financer cette révolution technologique mondiale sans précédent, les entreprises compétentes se pressent sur la ligne de départ. Béton et acier, nickel et cobalt, silicium et lithium…, rien ne manque parmi les matières premières nécessaires, et l’énergie (déjà propre) est disponible en suffisance pour leur extraction et la réalisation des infrastructures de cette révolution. Facile !


Ce genre de scénario rose émane surtout de politiciens. La tendance chez les scientifiques est nettement plus circonspecte. C'est pourquoi je ne crois pas un instant aux scénarios qui reposent encore sur l'idée rassurante d’une planète infinie. On ne peut plus utiliser le pétrole ? ce n’est pas grave, on va chercher du lithium et du cuivre. On n’a plus de pain ? on mangera de la brioche… De belles histoires à endormir les enfants. Même associées aux mesures d’efficacité énergétique, les énergies de substitution risquent au contraire de se révéler bien insuffisantes pour compenser la baisse nécessaire de l’usage des énergies fossiles. Car pour mettre en place des infrastructures de production d’énergie, décarbonée en l’occurrence, il faut d’abord investir de l'énergie et disposer aussi de matières premières, qui pour nombre d’entre elles se raréfient. Énergie, matières premières : les goulots d’étranglement se multiplient au rythme de l'épuisement des ressources terrestres. Il faut donc se préparer à une réduction sérieuse de la quantité d’énergie disponible. Se préparer à entrer dans une économie de rareté. L’annonce par le Président de la fin de l’abondance, l’appel soudain à la sobriété, tout cela est bienvenu, mais les restrictions provoquées aujourd'hui par les folies de Poutine ne sont que l’avant-goût des restrictions qui vont s'imposer durablement pour raisons climatiques.


Avec cette fin consciente de l’abondance, avec cette entrée consciente dans une économie de rareté, la répartition devient une question centrale. Les privilèges plus ou moins tolérés en situation d’abondance deviennent insupportables lorsque manque le nécessaire. Pour des raisons sociales évidentes, pour des raisons d’acceptabilité, il est hors de question de laisser la flambée des prix de l’énergie, et en cascade, des autres prix, réguler la rareté des biens essentiels. La puissance du marché doit être modérée par le rationnement de l'énergie, que j’ai évoqué précédemment dans plusieurs articles. Le mot a mauvaise presse, et réveille de mauvais souvenirs, mais c'est en période de rareté la seule manière d’assurer à chacun le nécessaire plutôt que de laisser s’instaurer la foire d’empoigne généralisée entre les gaspillages d'une frange de privilégiés et la pénurie pour les plus modestes.


Un retour historique montre d’ailleurs que les années d’occupation en France n‘ont pas été marquées seulement par la grisaille des tickets de rationnement. La lutte contre la barbarie nazie a aussi dynamisé la réflexion sur une nouvelle solidarité, qui s’est concrétisée dans le programme du Conseil National de la Résistance dans lequel étaient représentées les tendances de droite comme de gauche. Les réformes économiques et sociales préparées en France par le CNR, et qui ont eu leur pendant ailleurs, ont débouché à la Libération sur la mise en œuvre de ce qui a ensuite été nommé l’état-providence. Confrontés à la gravité du moment, les USA comme le Royaume-Uni ont osé pour la répartition de l’effort de guerre des mesures très éloignées de leur culture politique, si bien que le niveau des inégalités a été sérieusement raboté ; par exemple, le taux maximal d’imposition (touchant les plus riches) a été porté à plus de 90%. Ces avancées politiques sans précédent vers davantage de solidarité n’ont pas empêché la prospérité économique d’une époque qui a ensuite été qualifiée de Trente Glorieuses. Mais à partir de 1980, l’idéologie néolibérale a remis en cause les mesures de solidarité, établissant au nom de l’efficacité économique le règne du chacun pour soi ; on goûte aujourd'hui les fruits amers des obsessions néolibérales, qui ont surtout accentué le délabrement de la planète et le délitement de la société mondiale.


Économie de guerre ou pas, le monde est aujourd'hui à la croisée des chemins. La tentation de l’affrontement général doit céder le pas à deux impératifs : d’une part, l’acceptation d’un niveau de sobriété compatible avec la sauvegarde des équilibres planétaires, condition de notre vie commune ; d’autre part, le partage équitable des ressources, la remise à l’honneur de la notion de solidarité. Si le désastre de la seconde guerre mondiale a pu donner déboucher sur une réflexion fructueuse pour des décennies, les menaces qui pèsent actuellement sur l’avenir sont l’occasion de réveiller le meilleur des aspirations humaines.



En complément, voici un article récent du CNRS :

Le réchauffement climatique en France s’annonce pire que prévu





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