• jeanaubin2

Vers un rationnement de l’énergie ?

Premier responsable du dérèglement climatique, le gaz carbonique (CO2) est émis principalement par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Ses rejets ont augmenté de 6% l’an dernier alors que le fameux seuil de deux degrés d’augmentation de la température exigerait chaque année jusqu’en 2050 une baisse de 5%. Autrement dit, la transition énergétique n’a pas encore commencé: nous continuons à détériorer le climat car nous consommons toujours plus d’énergie fossile.


« L’énergie est notre avenir, économisons-la ! » On voit que ce message entendu depuis des années est resté lettre morte. Que faire alors pour inciter aux économies ? Faut-il augmenter le prix de l’énergie, en jouant sur les taxes? Sûrement, mais en reconnaissant les limites de la méthode, injuste socialement et partiellement inefficace.


La taxe est injuste, car elle frappe de plein fouet les plus modestes, pour lesquels l’énergie pèse lourdement dans le budget. Pour corriger cette injustice, la taxe doit donc être compensée par des mesures sociales fortes. C’est cette absence de compensation qui a déclenché la crise des Gilets Jaunes.


Elle est partiellement inefficace car trop indolore pour les classes aisées, qui sont pourtant les plus gourmandes en énergie selon les études de l’ADEME. Faisant partie de ces classes aisées, je vois effectivement que l’augmentation du prix de l’énergie ne suffit pas dans ce milieu à faire baisser le niveau de chauffage ou arrêter la clim, à remettre en question les vacances en voiture, en camping-car ou en avion, à se défaire de la résidence secondaire, à dissuader d’envoyer les enfants étudier à l’étranger… Bref, les plus gourmands en énergie sont largement insensibles au «signal prix». Le carburant qui pulvérise les 2 euros, ce n’est pas un souci pour tout le monde. Ni donc une incitation à protéger le climat.


Je le constate dans ma propre vie. J’ai commencé à réfléchir à cet article alors que j’étais en vacances dans les Pyrénées. Une journée d’autoroute à l’aller, la clim à fond sous la canicule de juin ; une journée au retour. Plus de 200 kg de CO2 envoyés dans l’atmosphère (ma participation du moment aux futures canicules…) Est-ce bien raisonnable ? Où avais-je la tête pour ne pas y penser plus tôt, comme si la splendeur des Pyrénées pouvait justifier cette insouciance ? Je vais devoir réfléchir un peu plus à mes cohérences et incohérences, même s’il est vrai que dans la spécialité « Je détruis la nature en venant l’admirer », le voyage en voiture vers les Pyrénées, ça fait vraiment petit joueur. Pour changer de catégorie, l’avion s’impose, et le choix devient alors très vaste. Pour sortir du catalogue banal des îles paradisiaques, de St Pétersbourg, du Cambodge et du Mexique, on peut élargir le massacre. Tenez, par exemple : la grande barrière de corail australienne : il reste de beaux vestiges, mais il faut se hâter avant que les coraux ne finissent de mourir de chaud ; ou encore une croisière pour assister à la débâcle de la calotte antarctique en train de fondre (très tendance : les touristes de l’antarctique ont été cette année plus de cent mille). Pour l’instant, on oublie le vol en apesanteur, encore trop sélect. Un peu de patience !


Mais n’abusons pas du sarcasme, et revenons au sujet. Le Président Macron a dit récemment que nous étions dans une économie de guerre. C’est prématuré : l’Histoire montre qu’une économie de guerre, c’est bien autre chose que ce que nous connaissons. De 1942 à 1945, aucune voiture particulière n’est sortie des usines américaines, vouées à la production de chars et d’avions ; dans l’Angleterre en guerre comme en France occupée, les restrictions étaient draconiennes. Les cartes de rationnement ont laissé de mauvais souvenirs, mais sans elles, l’argent seul aurait décidé de la répartition, et toute une partie de la population serait morte de faim.


Aujourd’hui, la préservation du climat impose la baisse rapide des émissions de gaz à effet de serre, donc de consommation d’énergie. Le mécanisme prix étant à lui seul insuffisant, cette baisse demande un véritable rationnement. La situation internationale (invasion de l’Ukraine, et politique des sanctions) va dans le même sens. Les modalités d’un rationnement de l’énergie ont été étudiées depuis plusieurs années (notamment par le ministère britannique de l’écologie) : une «carte carbone» accorderait à tous le droit d’émettre la même quantité de gaz carbonique, droit qui serait fixé chaque année par une autorité compétente, conformément aux exigences climatiques. Cette carte serait débitée, en plus du paiement en euros, à chaque achat d’énergie, et les plus économes pourraient vendre aux plus gourmands leur surplus de droits. Riches comme pauvres seraient concernés, pour davantage de justice et d’efficacité. (Le processus est exposé plus explicitement dans l’article Carte carbone). Un bel objectif pour un nouveau quinquennat et une nouvelle assemblée nationale atypique ! La France pourrait donner l’exemple. Seulement, des freins puissants existent au niveau politique. Même en les supposant convaincus, gouvernants comme députés ne peuvent avancer sans se demander si l’opinion publique serait prête à les suivre. Or justement, le serait-elle ? Avec la multiplication locale des canicules, inondations, sécheresses, orages de grêle, le dérèglement climatique se perçoit davantage que dans ses conséquences plus lointaines, accélération de la désertification, montée du niveau des mers, fonte des glaciers et de la banquise, menaces du réchauffement sur l’alimentation et la paix mondiale… Est-ce à dire que l’opinion est préparée à accepter les mesures qui s’imposent pour sortir de l’inaction climatique afin de limiter ce dérèglement ?


D’un côté, ceux qui brandissent l’épouvantail de «l’écologie punitive», et qui s’imaginent que quelques progrès techniques suffiront à réaliser la transition énergétique, sans changement notable de notre mode de vie… ou qui s’en fichent totalement. «Le mode de vie américain n’est pas négociable», disait Georges Bush père en 1992. Si personne n’ose reprendre ouvertement cette phrase pour dire que le mode de vie européen n’est pas négociable, cette opinion doit en réalité rester tapie au fond de nombreux cerveaux. Et même si elle est rejetée avec force, le mode de vie lui-même fait souvent bon ménage avec elle en pratique : les 200 kg de CO2 de mes vacances me le rappellent douloureusement.


A l’opposé, il y a les participants aux marches pour le climat, qui rappellent à juste titre qu’«il n’y a pas de planète B». Je fais partie de ceux-là. Ces marches font certainement avancer l’opinion. Mais aujourd'hui, que pesons-nous ? Et à chaque fois que je défile dans ces marches, je me pose une autre question, sur notre degré d’engagement: si on nous prenait au mot, si les gouvernements mettaient en place les mesures nécessaires, celles-ci toucheraient sérieusement le mode de vie que j’ai évoqué plus haut à propos des classes aisées (on ne baisse pas chaque année de 5% la consommation d’énergie sans que cela ait un impact concret considérable). Parmi les marcheurs pour le climat, quelle proportion resterait alors fidèle et quelle proportion se retournerait ? Les modes de pensée sont en cause autant que les modes de vie, davantage peut-être. Il ne faut sans doute pas moins qu’une révolution de notre culture pour accepter que le mode de vie européen puisse être négociable.


Face à l’avenir, et au milieu des contraintes, je mettrais au cœur de l’essentiel à préserver dans notre culture le principe de solidarité, seul susceptible de permettre une société harmonieuse. Cela suppose concrètement une juste répartition des ressources et des efforts: la transition écologique ne pourra se faire que si elle est réellement solidaire.




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